La caravane à Mouloud
Une dizaine de jours que nous sommes rentrés et je n´avais pas encore trouvé la motivation nécessaire au récit de nos petites aventures sur Morgane. L´écriture a du mal á etre á la hauteur quand il s´agit des canaux et des îles de Patagonie-Terre de Feu. Quant à la caravane à Mouloud elle dépasse tout simplement les mots. Il faudrait un langage plus déferlant que le français pour transmettre l´etre profond de ce bateau ;-). 
La chance continue de me suivre à la trace. Ca fait pas mal de temps que ça dure, c´en est presque scandaleux. Le hazard fait bien les choses, c´est banal, mais c´est complètement vrai. Avant que je parte pour Buenos Aires Aymery Forzy passe me laisser 5 kilos de foie gras pour Rosa qui fait semblant d´étudier dans cette ville de folie. Il me raconte sa croisière avec Christophe Auguin dans les canaux patagons. Trop cher, mais je googlise quand meme "naviguer canaux patagonie". C´est là que je tombe sur le site de Morgane, http://morgane-patagonie.noname.fr. J´écris à Gilles et Valérie sans vraiment y croire. Des voyageurs qui ont du temps mais pas d´argent comme moi ça court les forets en Patagonie. Mais voilá, ils me répondent. J´en rajoute une couche épaisse comme de la creme fraiche sur un gateau chilien pendant mon séjour à Puerto Natales...et paf, ça marche. Le "paf çá marche" c´est un peu mon expression favorite depuis un an. C´est jamais loin du "paf ça se casse la gueule" vous me direz, mais pour l´instant il n´y a que des bons pafs.
Je rigole toute seule avec ces histoires de pafs, y en a au moins deux qui comprennent. J´embarque donc à Puerto Natales pour filer un coup de main à Gilles et Valérie pendant leurs vacances dans les canaux avec les terreurs Louve et Elric. J´embarque surtout pour me marrer, essayer d´apprendre uelque chose et découvrir des coins hallucinants.
Je découvre avant tout des gens, des gens qui n´ont pas peur et qui ont fait le choix de vivre un peu autrement. Après 10 ans en Plynésie francaise Gilles et Valérie ont débarqué en Terre de Feu, et comme le hasard fait bien les choses (encore!), Valérie a trouvé du boulot à Santiago dans un labo de recherche en géophysique. Gilles fait les saisons sur le bateau dans le sud, entre expéditions de sismologie, de géologie, de photo au milieu des phoques léopards et de soirées d´anthologie avec les autres hallucinés du sud. Louve et Elric c´est tout un poeme, un poeme énergique et charmeur, plein de rimes pétées de fric.

Louve a 4 ans. Fille de français mais chilienne au delà de toute mesure, elle a opté pour une langue libre, surprenant mélange d´espagnol santiaguino et de français. Ca donne "quiero attraper a pez", "quiero faire le pan", "mi poupée esta en la chichilla"...Elle relève tranquillement l´ancre au guindau électrique, elle vient mettre les bouts dans l´arbre quand on arrive au mouillage, elle rattrape son frangin quand il se jete à l´eau et lui en colle une quand il lui pique sa perceuse électrique. Plus il fait froid et plus il pleut, plus elle a l´air contente. Elle émerge doucement vers 11 heures et accepte d´enfiler une chaussette vers midi. Mais une fois réveillée pas moyen de l´arréter. Elle préfère etre sur le pont, grimper en haut de la montagne, trimballer ses poissons morts depuistrois jours dans sa poche de blouson. Elle a une vraie passion pour les poissons en fait. Elle peche, les attrape, leur fait respirer un grand bol d´air frais, puis ne les quitte plus. Ils dorment à bord, près de son sac de couchage. Parfois elle les met au fond du piege à Centolla. Pour un poisson abandonné al "fondo del agua" on peut récupérer trois ou quatre centollas à zigouiller. Meme pour une gamine de quatre ans c´est d´une logique imparable. "Les tollas, les tollas!", on prend des gants, on chope les pates de derriere des succulentes bestioles, et on les jette dans l´eau bouillante. C´est plein de protéines (je crois) et c´est surtout terriblement bon! Sortie de ses histoires de poisson, Louve aime aussi beaucoup les BD. La collection de Morgane lui plait particulièrement, mine de renseignements cul-turels à mettre en pratique. 
Elric...14 mois. Renommé Ulk dés le début de la croisière pour des raisons évidentes il n´a jamais failli à son surnom. Ulk c´est d´abord un sourire. Pas moyen de résister, je n´ai pas échappé à la régle. Ulk a deux paires d´yeux à débusquer les oiseaux marrons quand ils volent devant une montagne marron. Ces capacités lui donnent le droit de défoncer les jumelles de son père, les plus forts ont de toute facon raison. Il montre du doigt tout ce qui bouge, les cascades, les bateaux, les phoques, les vagues. A grand renfort de TATATA, DATUM et TSH il nous transmet par de subtiles variations de borborigmes ses profondes pensées et percées conceptuelles au sujet de la Patagonie et de la Terre de Feu. Les canaux ca a l´air de réveiller les gamins quand meme. Ulk est monté en puissance pendant ces trois semaines. De trois "je monte l´escalier et je descends" il est passé à 45 d´affilée. Capable de se jeter 70 fois de la cabine avant dans le carré et vice versa en s´éclatant la tete sur une planche en bois, Ulk est indestructible. Quoiqu´en dise sa mère, il faut se rendre à l´évidence: une ame de gascon habite un corps de pilier droit. Le front orné de blessures de guerre vertes et bleues, un bonnet blanc vissé sur la tete, il déferle sur le pont. Il arrive à crapahuter malgré sa combinaison intégrale et ses bottes en cuir, il pourra courir un 100 metres sur un sol stable et en short au retour à Santiago! Ulk a définitivement basculé dans le monde des guerriers dans la caleta Juana. Manquant de glaçons pour l´apéro nous embarquons Louve et Elric dans le zodiac pour une balade au glacier. Il fait froid, il pleut, mais l´impressionnante montagne de glace vaut bien un effort. Ulk heberlué fixe le monstre, le touche. Son regard halluciné oscille entre l´émerveillement et une légère incompréhension. Transcendé le Ulk, le rugbyman est entré dans une autre dimension, il vit dans un pays oú le vent gonfle les voiles des bateaux, oú les glaciers servent l´apéro, oú le repas sort de l´eau.
Pour toute la durée de la descente sur Puerto Williams Gilles se propose pour être le baby sitter en chef. Ca hurle, ça rigole, ça sent le pain et le Nestun, ça chauffe dans la cabine. Lorsqu´il ne pleut pas les gamins débarquent sur le pont en hurlant, font du trampoline sur le dos du zodiac et crient dans le vent. Gilles, un peu saoulé et fatigué, en profite pour prendre un bol d´air frais avant de replonger dans le sauna avec les fauves. Malgré ses horaires infernaux de père au foyer il envoie toujours le café, la soupe, le déjeuner ou l´apéro au bon moment dans le cockpit. Geste fort apprécié des filles, surtout lorsque le temps est froid et déguelasse!

Avec Valérie nous nous occupons de faire avancer le bateau. Elle hume le vent à la sortie de la caleta, se décide pour une voile, ou deux, et plonge souvent vers la table la carte pour la nav´. C´est formidable Valérie sait toujours oú on est et oú on doit aller. Pour un marin c´est normal vous me direz. Mais c´est pas si facile...Moi j´essaye d´apprendre le métier, j´envoie des voiles et j´affale des voiles, je prends des ris et j´en largue, je barre un peu et je me bats de temps en temps avec la carte. Je me demande si l´île en face est à 50 metres ou à 1 mille. Les arbres sont parfois complètemets chétifs ratatinés par ici, alors ça fausse les distances. On guette les phoques et les baleines, mais aussi les balises, les ilots et les bans de kelp. Le kelp c´est une grosse algue maron qui affleure au niveau des bas fonds. C´est assez pratique en fait: si oin évte le kelp en général on évite les caillasses.

On se marre bien aussi sur le pont. On discute, on raconte des conneries, on fume des cigarettes en se demandant s´il y en aura assez pour arriver à Williams. On fait la vaisselle, on disserte sur le vent et sur l´éducation nationale. Et puis surtout, on met le pilote automatique et on admire ce paysage bucolique austère austral en se disant qu´on est bien contentes d´être lá.
Lorsqu´on arrive le soir à la caleta (genre de crique protégée), Gilles sort filer un coup de main pour la manoeuvre, ou la prendre en main selon l´humeur. On jette l´ancre et ensuite on part mettre deux bouts à terre avec le zodiac. Louve est toujours de la partie pour aller caler des cordes dans les arbres. C´est plutot marrant, il faut choisir un arbre, escalader un peu et glisser dans la mousse, faire un tour mort et un noeud de chaise. Pas de quoi s´émerveiller vous me direz ;-). Oui mais moi ça me rappelle mes années boy scout tentes surélevées hache á la main, on ne se refait pas. On trainasse un peu au retour, on ramasse des moules et des cailloux à jeter par dessus bord.

Les caletas, elles appartiennent toutes à Louve. Ses parents lui en offrent une par soir. La petite lionne est reine de Patagonie et de Terre de Feu. Elle décide du sort de toutes les centollas rampant au fond de l´eau et de tous les poissons qui y nagent. Grace à la nasse magique de Morgane, fabriquée selon le chiffre d´or de la peche avec du cable électrique et du grillage en plastique vert, on remonte pas mal de ces crabes royaux en début de croisière. C´est vraiment bon la centolla. Tellement bon que Ken, notre voisin de caleta, - un américain qui navigue en solitaire depuis 26 ans et qui rerange son bateau quand il est déjà rangé- accepte de venir diner deux fois sur la caravane à Mouloud avec les deux monstres et les trois hippies. Il a du mérite Ken. Surtout lorsque nous avons déjà attaqué cachaça et pinard et que Didier Super hurle qu´Y en marre, marre des pauvres dans les baffles. Nous on est morts de rire, Christine a eu la caisse 14 et le tabouret qui tourne, et ça, c' est une bonne nouvelle! (cf La Cagole, du groupe Aioli;-)).

Oui, il faut bien le dire, on a vraiment, vraiment beaucoup rigolé dans la caravane à Mouloud pendant cette croisière. Qu´il s´agisse de perceuse électrique, de pilote automatique, de pensées phénoménologiques, de Manara et de ses poires, de placement du gésier et du gosier, d´éducation des poulets et des prisons du Gers, on est globalement morts de rire. Il faut bien le dire aussi, Morgane, c´est surtout un bateau culturel. En plus d´apprendre la place du gésier et du gosier, je lis les bouquins de Monfreid et Moitessier, j´apprends qui est Haroun Tazieff, je découvre Thieffaine, je place enfin les Açores sur une carte, et un Boulba à la fin de Tarace ;-).
Par marionlaba, Samedi 27 Janvier 2007 à 22:10 GMT+2 dans Patagonia (article, RSS)




